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Abdennour Bidar, le philosophe et la laïcité

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«Je n’ai pas encore commencé à parler de laïcité !». Après cinq minutes d’introduction sur la situation inédite créée par les attentats à Charlie Hebdo –«nous nous sommes aperçus que nous sommes encore un peuple, pas de sang, mais de conviction» - ainsi que le rôle joué par les médias et les politiques dans le pessimisme ambiant, Abdennour Bidar s’amuse avec l’assistance, présente en nombre en ce jeudi 14 avril au collège Jean-Louis Trintignant à Uzès.

 

Le philosophe, spécialiste des évolutions de l’islam contemporain, est venu parler laïcité avec les Uzétiens, à l’invitation de l’association Prima Vera. Objectif : évoquer sereinement un sujet qui provoque beaucoup de passion dans notre société et battre en brèche un certain nombre d’idées reçues. «Les médias insistent sur tout ce qui nous différencie, sur la différence de nos identités. Et si nous nous remettions, collectivement, à cultiver nos ressemblances ?».

La laïcité, un sujet que l’homme connaît parfaitement. Comme l’a rappelé en introduction la principale du collège, en montrant le carnet de correspondance de ses élèves dans lequel figure la Charte de la laïcité à l’école, il en est un des rédacteurs. «Ce n’est pas facile d’écrire un texte aussi simple», a-t-il commenté ironiquement.

"Dès qu'on parle de la laïcité, on s'engueule"

«Je ne souhaitais pas entrer de but en blanc dans la question de la laïcité. Nous, Français, dès qu’on parle de la laïcité, on s’engueule», a expliqué Abdennour Bidar. Il a dit sa satisfaction de pouvoir débattre du sujet dans un cadre aussi symbolique que celui de l’école, qui permet «à la citoyenneté de s’exercer» au quotidien. Comme il le rappellera un peu plus tard, avant même la loi de 1905 de séparation des églises et de l’État, le mouvement de laïcité a débuté en 1886, à l’école, avec la loi Goblet. Une loi de laïcisation des personnels de l’école. «Pour les gens, la laïcité à l’école, c’est l’interdiction du voile. Mais la laïcisation des professeurs, de l’enseignement… c’est avant tout de l’éthique professionnelle, pour ne pas influencer nos enfants sur le plan idéologique. L’enfant est une liberté de conscience en voie de formation dont il faut prendre soin». Et de citer Hannah Arendt, qui écrivait dans La crise de la culture : «Le premier devoir d’un éducateur, c’est de dire à un enfant : voici le monde».

La grande vertu de la loi de 1905 est d’avoir débouché sur «une double émancipation». «On a enlevé aux politiques tout pouvoir religieux et aux religieux, tout pouvoir politique. C’est la mise en sécurité de liberté de conscience de chacun, qu’il croit au ciel ou qu’il n’y croit pas». Mais, depuis quelques années, la confusion demeure. «On confond dans une extrême l’élimination du religieux hors de l’espace public et, de l’autre, la neutralité de l’État. Mais c’est une aberration. L’État n’est pas neutre, il veille à une égalité, dans les limites de l’intérêt général et de l’ordre public. Avant la notion de laïcité, il y avait la notion de tolérance. Mais on a compris ses limites. Ce n’était pas suffisant pour préserver la liberté de conscience de chacun».

Pourquoi la laïcité est-elle devenu un sujet aussi passionnel ? «On a voulu lui faire porter un chapeau trop large. La vocation de la laïcité, c’est de poser un principe politique, un cadre, à l’intérieur duquel on va avoir à vivre ensemble. Ensuite, il faut savoir autour de quoi on se réunit».

Fraternité

Et c’est justement en tentant de cultiver nos ressemblances qu’on pourrait parvenir à voir les choses de manière plus apaisée. «Pour relativiser l’importance de tout ce qui nous différencie», Abdennour Bidar estime qu’il faut redonner toute son importance au mot «Fraternité». Allant jusqu’à proposer la création d’un ministère de la Fraternité, même si cette hypothèse fait beaucoup «ricaner» à Paris. «On a été capables du pire avec la création d’un ministère de l’immigration et de l’identité nationale, pourquoi ne pas être capables du meilleur avec ce nouveau ministère ?». Il a rappelé que, dans les faits, les pouvoirs publics traitent déjà du sujet, mais de façon dispersée. «La lutte contre le racisme, l’économie sociale et solidaire…, c’est de la Fraternité».

«Frater», en latin, désigne le genre humain. «La Fraternité est la grande oubliée de la devise républicaine. Elle est en troisième, alors qu’elle devrait être placée en premier. Que valent une Liberté et une Égalité sans souci de Fraternité ?». Persuadé, en détournant la célèbre formule d’Erasme qu’on «ne naît pas fraternel, on le devient», il a pointé l’individualisme et l’égoïsme potentiels que pouvaient revêtir la Liberté et l’Égalité, sans cette notion cruciale. C’est la loi fondamentale de l’interdépendance : «nous ne sommes rien les uns sans les autres». Dans une société trop individualiste – le philosophe a pointé le syndrome l’Oréal, «parce que je le vaux bien» - il y a «une synergie à trouver entre intérêt personnel et intérêt collectif. Il est urgent de recréer du lien. Partout en France, des gens se rassemblent pour réinventer du lien». Ces personnes, Abdennour Bidar les appelle les «tisserands». C’est d’ailleurs l’objet de son prochain livre, à paraître le mois prochain, "Les Tisserands", sous-titré «réparer ensemble le tissu déchiré du monde», aux éditions Les liens qui libèrent.

En conclusion, le spécialiste insistait sur cette notion qui lui est chère : «au-delà de tout ce qui nous différencie, il y a une Humanité qui nous rassemble. Il faut retrouver le sens humaniste de l’Humain, à commencer par la Fraternité». Il citait enfin Martin Buber, auteur de "Le chemin de l’homme" : «Quand tu veux faire quelque chose, fais-le là où tu es».

Christophe Gazzano (c.gazzano@riccobono.fr)


Commentaires

17/04/2016 » Info
Auteur : Marc Royer
Laïcité : liberté : liberté de conscience égalité : stricte égalité des droits fraternité : orientation de la puissance publique vers l'intérêt gé,éral, commun à tous, donc universel
15/04/2016 » Bravo !!
Auteur : Eric
Je regrette de n'avoir pu être avec vous lors de cette soirée mais ce que vous en relevez dénote du caractère exceptionnel de ce qui s'est passé dans ce collège public. C'est le plus beau des visages de la laïcité qu'a invité Prima Vera. Celui dont les traits sont apaisés, le regard brillant d'intelligence et de curiosité pour l'autre, celui de l'altérité. La "Lettre ouverte au monde musulman" et à l'occident d'Abdenour Bidar est un texte qui fait partie des textes récents qui m'ont vraiment bousculé au point de me mettre dans une nouvelle perspective spirituelle. Je le recommande.

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