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La fabuleuse histoire du Théâtre du Soleil

Écrire sur le théâtre, cette matière qui se donne à voir davantage qu'à être lue n'est pas une tâche facile. Il faut trouver le moment opportun. Pour l'Uzégeoise Béatrice Picon-Vallin, les 50 ans de création de la mythique compagnie Théâtre du Soleil en 2014 arrivaient à point nommé.

Béatrice Picon-Vallin est directrice de recherche émérite au CNRS (Centre national de la recherche scientifique). Elle s'est installée dans les années 1970 à Labaume avec son mari, ancien professeur de philosophie au lycée Charles Gide à Uzès, et ses enfants. Elle fait régulièrement la navette entre Paris et l'Uzège. Cette chercheuse a toujours porté un intérêt au monde du théâtre. Au CNRS, l'Uzégeoise gérait le laboratoire des arts du spectacle, qui est devenu celui des «écritures de la modernité», en s'ouvrant aux domaines tels que la littérature, la poésie, le cinéma, les arts plastiques... Elle dirige trois collections dédiées aux arts du spectacle, dont une chez Actes Sud, Mettre en Scène. Mais c'est pour un projet hors collection que la maison d'édition arlésienne lui a proposé d'écrire sur le fameux Théâtre du Soleil. Cette compagnie atypique créée par Ariane Mnouchkine, internationalement connue, a vu le jour en 1964. Les cinquante ans de la compagnie étaient une bonne occasion pour un petit retour en arrière. D'ailleurs, Béatrice Picon-Vallin avait ce projet dans ses cartons depuis une quinzaine d'années. Mais, elle en convient elle-même, «enfermer le théâtre, c'est compliqué. Il faut trouver la bonne période, la bonne approche...».

L'auteur se souvient avec précision du premier spectacle du Soleil, vu lorsqu'elle avait 18 ans. Il s'agissait de La Cuisine, au cirque de Montmartre, mettant en scène les coulisses d'un grand restaurant. De cette première rencontre avec l'univers d'Ariane Mnouchkine, Béatrice Picon-Vallin retient «le jeu collectif» et la mise en scène : «tout ce qui était absent de la scène était créé dans notre imaginaire».

Récit historique

Le Théâtre du Soleil, les cinquante premières années, est paru chez Actes Sud fin 2014. Il s'agit du premier récit historique sur la troupe. Il est abondamment illustré. «J'aurais d'ailleurs eu de la matière pour faire deux volumes», confie l'auteur. Ce livre, elle l'a conçu en pensant aux jeunes gens qui souhaitent faire du théâtre. Là, c'est l'ancienne professeur du Conservatoire national d'art dramatique qui s'exprime. «Il est beaucoup plus difficile de débuter dans le théâtre aujourd'hui mais pour le Théâtre du Soleil, la vie n'a pas toujours été rose». Il s'agit donc de leur donner des clés, des repères, y compris aux nouveaux acteurs qui intègrent le Théâtre du Soleil, pour les aider «à mieux y appartenir». Leur faire comprendre qu'ils font partie intégrante d'une grande aventure.

Pour les besoins de cet imposant ouvrage, qui devrait faire référence (il a dû être réimprimé pour répondre à la demande), Béatrice Picon-Vallin a rencontré de nombreux membres du Théâtre du Soleil, y compris les anciens. «Même s'il y a eu des ruptures douloureuses, on n'oublie jamais le Soleil. C'est comme quitter une famille».

Ariane Mnouchkine est, aux dires de Béatrice Picon-Vallin qui l'a rencontrée à plusieurs reprises, «une force de la nature». «Elle est exigeante avec elle-même et avec les autres. Elle a beaucoup d'énergie. Il en faut quand on est une femme metteur en scène. C'est quelqu'un d'inébranlable». Même à 75 ans, elle a su rester «aussi radicale dans ses positions qu'à ses 20 ans».

De fait, le Théâtre du Soleil est unique dans beaucoup de domaines. Il compte aujourd'hui 80 salariés. Une utopie durable, qui a pour leitmotiv de faire «le plus beau théâtre du monde». Règle d'airain, valable depuis la création du théâtre en 1964, tout le monde reçoit le même salaire de 1 800 €. Les anciens comme les débutants. «On se demande parfois si cela reste vraiment juste, mais on en arrive finalement à la conclusion que c'est le moins mauvais des systèmes. (...) L'égalité des salaires donne en effet une responsabilité particulière à ceux qui arrivent vis-à-vis de ceux qui sont là depuis longtemps», écrit Béatrice Picon-Vallin. Selon l'auteur, «ici, c'est la dimension artistique et humaine qui prime. L'argent doit suivre».

Ce qui n'a pas empêché la compagnie d'être à plusieurs reprises en proie à des difficultés financières. «À chaque fois, ils ont réussi à rebondir».

À chaque représentation ou presque, c'est le même rituel. Ariane Mnouchkine est à l'entrée. Elle déchire les billets de spectateurs, accueille chacun d'entre eux, venu parfois de loin pour investir la Cartoucherie, ancien lieu militaire situé dans le bois de Vincennes et désormais cœur névralgique du Théâtre du Soleil. Trois nefs immenses où sont créées toutes les pièces depuis 1970.

La première nef, le foyer du public, se métamorphose à chaque nouvelle création. Elle a été pensée comme un sas de décompression. «Les spectateurs doivent enlever leurs masques pendant que les acteurs mettent les leurs», explique Béatrice Picon-Vallin. Les portes du théâtre restent ouvertes, même après le spectacle. Le public peut échanger avec tous les acteurs, non pas «en toute convivialité», car la fondatrice du Théâtre du Soleil juge ce mot «galvaudé», mais dans un esprit d'échange et d'amitié.

Depuis le départ, le public a été vu par Ariane Mnouchkine comme un élement essentiel de toute pièce. C'est la raison pour laquelle le Théâtre du Soleil a toujours fait abstraction du « théâtre à l'italienne», qui place le public face à une scène bien délimitée. Ici, il est au cœur de l'action, qui se déroule parfois devant, derrière, ou à côté de lui.
De 1970 à aujourd'hui, d'autres compagnies ont peuplé les hangars de la Cartoucherie comme La Tempête, l'Aquarium, l'Épée de bois, le Chaudron, «transformant cette friche en un village de théâtre et la fabrique d'armement en lieu de culture».

Le Théâtre du Soleil est une «vraie aventure théâtrale, humaine et politique au sens citoyen du terme», estime Béatrice Picon-Vallin. Depuis 1998, sur le fronton de la Cartoucherie est inscrite la devise républicaine «Liberté, égalité, fraternité». À plusieurs reprises, la troupe a été précurseuse, s'emparant de combats ou de thèmes qui ont fini par s'ancrer dans la société. Exemple en 2003 avec les réfugiés dans Le dernier Caravansérail, «un caravansérail d'aujourd'hui, bruissant des odyssées de misérables errants si riches humainement». Ou Les naufragés du fol espoir, qui offre dès 2010 «une vraie leçon de citoyenneté», en posant les fondements d'une République nouvelle.

Le Théâtre du Soleil compte 28 spectacles à son actif, mais aussi 7 films, adaptés de ses spectacles. On préfère d'ailleurs parler non pas de films, mais de «films de théâtre». «Les films ne sont pas les spectacles, ils en sont la recréation cinématographique pour laquelle Mnouchkine a cherché des procédés permettant de les faire passer à l'écran», explique Béatrice Picon-Vallin.

Le spectacle Les naufragés du fol espoir offre une intéressante mise en abyme, puisqu'il met en scène une équipe de cinéma «qui filme une utopie politique narrée par Jules Verne dans un roman posthume et cela dans la tourmente des mois oppressants qui précèdent 1914». Pour Béatrice Picon-Vallin, il s'agit même d'un «autoportrait» de la troupe.

Le Théâtre du Soleil pourra-t-il survivre au départ un jour ou l'autre de son pilier, Ariane Mnouchkine ? Sur cette délicate question, Béatrice Picon-Vallin n'a pas de réponse définitive, notant qu'au Soleil, tout se fait «au jour le jour». Elle reste cependant optimiste. «J'ai intitulé mon livre «les cinquante premières années»...».

Christophe Gazzano


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