AccueilPays d'Uzès« L’Art, seul pays où l’herbe repousse »

« L’Art, seul pays où l’herbe repousse »

Alors que la guerre en Ukraine a engendré un certain boycott de l’art russe et de ces principaux acteurs, Béatrice Picon-Vallin appuie sur l’importance de préserver la culture.
Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches émérite au CNRS.
Jacques Cauvin - Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches émérite au CNRS.

Pays d'Uzès Publié le ,

Béatrice Picon-Vallin, directrice de recherches émérite au CNRS, partage sa vie entre Serviers-et-Labaume et Paris. Spécialiste du théâtre russe depuis 50 ans, elle appuie sur l’importance de ne pas boycotter l’ensemble de la culture russe.

« L’isolement total ne peut être que néfaste car les Russes qui ne soutiennent pas Vladimir Poutine seraient totalement démunis. Il y a évidemment des artistes qui sont détestables, mais isoler les artistes et intellectuels qui veulent maintenir une transmission de la culture, qui tentent de s’extirper du régime et de l’idéologie que Poutine impose avec de plus en plus de vigueur, mettent en avant des valeurs de libertés fondamentales », note Béatrice Picon-Vallin.

Lettre traduite de Lev Dodine

Pour appuyer son propos, la directrice de recherches a récemment traduit une lettre d’un haut personnage du monde culturel russe : Lev Dodine, directeur du Théâtre Maly de Saint-Petersbourg. Après avoir écrit un courrier personnel au président russe, il a ensuite diffusé une lettre ouverte intitulée « Je vous en supplie, arrêtez ! » pour demander l’arrêt de la guerre en Ukraine.

Morceaux choisis : « Moi qui suis un enfant de la grande guerre patriotique, je ne peux pas, même dans un cauchemar, me représenter des missiles russes envoyés sur les villes et les villages ukrainiens, chassant les habitants de Kiev vers les abris anti-aériens ou les forçant à fuir le pays. Dans mon enfance, nous jouions à défendre Moscou, Stalingrad, Leningrad, Kiev [...] Le monde de ceux qui tuent ces proches s’écroule. [...] La mission de l’art et de la culture a toujours été et est toujours, spécialement après toutes les horreurs du XXe siècle, d’apprendre aux hommes à prendre le malheur de l’autre comme le sien propre, à comprendre qu’il n’y a pas une seule idée [...] qui vaille une vie humaine. On peut déjà dire aujourd’hui : encore une fois, la culture et l’art n’ont pas su remplir leur mission. [...] J’ai 77 ans, il ne m’est pas difficile de me représenter ce qui va arriver plus tard partout, partout : la division en justes et en non-justes, la recherche d’ennemis intérieurs, la recherche d’ennemis extérieurs, les tentatives de modéliser le passé, de s’accommoder du présent, de réécrire le futur. [...] Que nous reste-t-il à faire ? Vraisemblablement tout ce que nous n’avons pas fait jusqu’ici : aimer l’autre, lui pardonner comme nous nous pardonnons, ne pas croire au Mal et ne pas prendre le Mal pour le Bien. [...] L’organisme de l’humanité ne se soigne pas avec des opérations chirurgicales. [...] Réalisons l’impossible : faire le XXIe siècle dont on pouvait rêver et pas celui que nous sommes en train de faire. Je fais l’unique chose que je peux : je vous en supplie, arrêtez ! Arrêtez ».

Tisser des liens par la culture

La répression s’installe en Russie

De nombreuses autres lettres ouvertes sont largement signées par des acteurs du milieu culturel russe. « Certains musées comme le Garage, musée d’art contemporain, ont été fermés à la suite de déclarations de leurs directeurs, complète Béatrice Picon-Vallin. Poutine a également appelé à rechercher les “traîtres à la nation” ».
Une répression dure se met ainsi en place. « Certains Russes partent par divers moyens mais cela reste complexe. La logique nous échappe totalement en Russie car la vérité est beaucoup plus manipulée que chez nous. Le régime fait parfois passer le vrai pour le faux. Certaines personnes sont arrêtées chez eux et écopent de 15 ans de prison en cas de propos qui discréditent l’armée russe ».
Les discours officiels en Russie relatent en effet « des bombardements raisonnables », alors que les images que l’Europe reçoit des villes ukrainiennes témoignent de ruines et de scènes de désolation.

« L’Art et la Culture forment le seul pays où l’herbe pourra repousser alors que tout aura brûlé ailleurs. Il a permis de forger des liens très forts entre les peuples, notamment au temps de l’URSS. C’est une histoire tellement riche et complexe qu’il est important de la préserver ».

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